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s'agir pour certains d'un déni volontaire de dispositifs associés à une démocratie
participative concurrençant la démocratie représentative dont ils sont issus.
L'évaluation par le résultat du scrutin et la confrontation aux résultats des
urnes sont les vocables souvent repris par de nombreux élus pour justifier leur
faible intérêt. Le manque de temps face à une croissance parfois exponentielle
des occasions participatives et des groupes de travail et de réflexion peut aussi
expliquer ces désaffections. Enfin dans certains cas, les élus préfèrent se référer et
se limiter à la reconnaissance d'instances spécifiques de gouvernance, telles que les
conseils de développement - à l'échelle locale - ou le comité économique et social -
à l'échelle régionale. Un des enjeux de la gouvernance doit effectivement être
de pouvoir concilier et coordonner l'ensemble des avis réguliers et des instances
pérennes avec les initiatives plus ponctuelles et plus ou moins décentralisées.
POINTS DE VUE D'ANIMATEURS/(RICES) DE PAYS
SUR LA DIFFICULTE A MOBILISER LES ELUS
« Les grands élus ne viennent pas non plus. Ils négocient à d'autres échelons et ne vont
pas aux réunions, surtout s`il n'y a pas d'animation ou s'ils dirigent. Ils ne mettent pas en
débat leur décision, ils ne sont pas dans la négociation publique. »
« Les élus n'ont pas le sentiment d'avoir de prise sur la gestion de l'espace lié à l'agriculture,
ils pensent plutôt l'agriculture selon une problématique de filière. »
« L'implication des élus dans une démarche participative doit conduire à une posture
d'écoute, pas toujours compatible avec le caractère de certains élus. Certaines façons de
faire peuvent nuire à l'expression de tous : par exemple, un grand élu qui veut conclure
rapidement la réunion pour enchaîner sur un autre rendez-vous et compresse le temps de
débat ; parfois aussi, c'est la forme de la prise de parole qui pose problème : un élu peut,
en donnant son avis très tôt dans la discussion, empêcher l'expression d'avis différents.
Le rôle de l'animateur-agent de développement est donc capital, en présence d'élus pour
favoriser la discussion même si le contexte n'y est pas propice et en l'absence d'élus, pour
faire l'interface entre élus et participants au processus de participation ».
FOCUS SUR LES DIFFICULTES DE
LA PARTICIPATION DES AGRICULTEURS
La faible participation des agriculteurs à la gouvernance des territoires était un constat
et une préoccupation des partenaires régionaux du projet Gouv.Innov. Le projet a
permis d'identifier certains processus en jeu à partir d'une étude de cas menée dans
le département de l'Aude. L'Aude est un cas original en France car coexistent dans ce
département deux traditions d'animation du territoire : l'organisation du monde agricole
fortement structurée par secteur, de la coopérative communale au département ;
et l'animation portée par des territoires de projet où les agriculteurs se retrouvent
souvent en position minoritaire dans des dispositifs de développement multi-acteurs.
Pour étudier cette articulation secteur-territoire, nous avons analysé l'organisation et
les interrelations entre structures de développement : la Chambre départementale
d'Agriculture et les Pays. Nos enquêtes mettent en évidence la conjonction de trois
...
...
processus en jeu dans la participation des agriculteurs à la gouvernance territoriale.
Premièrement, à l'échelle départementale, la logique sectorielle prédomine toujours.
L'analyse organisationnelle de la Chambre d'Agriculture révèle une prise en compte
croissante du territoire dans l'histoire de sa politique de développement, et ce jusqu'à
l'« âge d'or » du territoire que fut l'époque des CTE au début des années 2000. Puis,
un repli s'opère au fil des nouvelles procédures proposées par la politique agricole,
sans qu'un nouveau projet fort ne réhabilite le territoire comme enjeu justifiant un
réinvestissement local. L'organisation opte plutôt pour une politique de la présence
locale au coup par coup. Deuxièmement, les articulations entre secteur agricole et
territoires-pays prennent des formes multiples, alliant coopération et compétition
entre structures d'animation. Pour favoriser la mobilisation des agriculteurs, les
animateurs des territoires cherchent à construire des complémentarités mais se
retrouvent parfois à se disputer les mêmes ressources ou les mêmes compétences, un
phénomène exacerbé par la compétition territoriale pour l'accès à des financements
publics alloués sur fonds compétitifs. Troisièmement, au niveau des actions locales,
l'observation de quelques réunions où des agriculteurs sont invités à participer à des
délibérations collectives révèle une faible présence et une diversité de profils. Par
exemple, les viticulteurs « traditionnels » viennent peu et déclarent que ces lieux sont peu
utiles, sans doute parce que les questions importantes pour eux sont débattues ailleurs
(ex : coopérative, syndicat d'appellation). A contrario, les « néo-agriculteurs », nombreux
et très divers dans l'Aude, participent davantage. Ils n'y cherchent pas forcément
des réponses à leurs préoccupations, mais des opportunités pour conforter leurs
réseaux de relations sociales. Dans ce contexte de faible présence des agriculteurs,
l'observation de la participation dans des réunions révèle le poids des effets de cadrage
de l'animation sur la délibération finale. En somme, l'éclectisme de la mobilisation
des agriculteurs réduit leur capacité à peser sur les délibérations locales, même si la
volonté de concertation guide l'action locale.
En conclusion, comprendre la faible participation du monde agricole à la gouvernance
met en évidence la déstabilisation qu'implique le schéma délibératif pour le groupe
social et professionnel des agriculteurs. Les ressorts de l'expression d'une identité
collective des « agriculteurs » se trouvent limités par la démarche participative qui
valorise l'expression individuelle de l'ensemble des citoyens du territoire. En effet, les
agriculteurs sont confrontés de manière forte à la crise économique viticole qui forme
leur principale préoccupation. Dans les périodes antérieures, la représentation des
« petits coopérateurs » s'était organisée dans la sphère professionnelle au sein des
organisations viticoles spécialisées (syndicalisme et coopération), avec le relais actif en
Languedoc-Roussillon des élus socialistes en particulier (« les élus du vin ») pour relayer
leurs intérêts auprès des pouvoirs publics nationaux jusqu'en 1945 (Dedieu, 1998).
Après-guerre, ce sont les syndicats - FDSEA et CDJA - qui ont été leurs représentants
dans la co-gestion de la politique agricole, les élus du vin poursuivant localement leur
rôle de porte-parole de l'agriculture audoise. Dans la période actuelle, ce relais politique
local s'est effrité, les élus de l'Aude privilégiant l'expression citoyenne plutôt que celle
de groupes constitués (Roger, 2008). Dans ce contexte, les viticulteurs continuent de se
tourner vers leurs intermédiaires les plus immédiats, comme les caves coopératives
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